Le portrait

Les bâtisseurs savent que rien ne s’élève sans un solide ancrage dans la terre. Anne ne quittait donc celle du jardin familial que pour se jucher sur un pilier qui en délimitait la clôture, elle qui, enfant, aimait à le fouler sans chaussure : « Ça me postait au sommet de la colline. Je me disais “d’ici, je peux tout voir ; je pourrais aller au bout du monde”. » Si les perspectives toutes tracées sont l’apanage de l’architecte et du devin, elle les doit plus aux œuvres de sa main qu’à l’action du destin. La fondatrice de l’Atelier ANN-T, pour qui coller à l’identité du projet implique de ne jamais copier à l’identique, assure le même sur-mesure en étirant d’importantes résidences, qu’en réalisant une extension pour de vénérables résidents : « Mon but a toujours été d’être fière de ce que je proposais et j’y suis toujours parvenue. Je tiens à apporter des zones tampons, des vues, une convivialité de quartier ou une intimité qui vont adoucir des endroits parfois agressifs et leur conférer une âme. »

Anne ne connaît pas la panne pour « faire jaillir le sentiment » d’un lieu : un banc à l’acier grésillant d’un rouge électrique vient ici égayer un hall et sa nature austère ; des bois classés immiscent là leurs troncs de bouleau sur l’initiative de l’entrepreneuse, qui l’abat au stère. Quant à ce « discours urbain » qu’elle façonne avec les confrères, il dépasse les postures de façade lorsqu’arrive le moment de bûcher sur celle des constructions : « En allant sur un emplacement, j’ai observé ces deux rangées de platanes et j’ai voulu faire un écho à leurs feuilles. Sur toute la longueur et les extrémités des balcons, des persiennes ont été conçues, et peintes pour composer un camaïeu automnal. Elles bougeront selon l’utilisation des occupants. » C’est en marchant dans le quartier qu’Anne alimente sa démarche, en s’imprégnant d’une atmosphère que se révèlent portes cochères et verrières altières, en arpentant les rues que sous-pentes et volumes s’exhument.

L’architecture acquière en texture à chaque pas effectué pour « rentrer dans le dossier », et aboutir à cette simplicité chère aux horlogers : « Je pousse la technique à son terme ; c’est très important pour moi. Découvrir un de mes projets, c’est comme retourner la face d’une montre, et apprécier la complexité du détail derrière. » Pour habiter les plans, l’appropriation de la propriété joue son rôle déterminant : « Des élus m’ont fait remarquer que je disais “mon escalier, mon sous-sol” pour parler de ceux de mes clients. Mon critère, c’est de me demander “est-ce que j’y vivrais ou pas ?” Si la réponse est “oui”, c’est que j’ai réussi le pari. »

Celui de l’enseignement supérieur eut du reste les contours des expéditions qui secouent la ligne d’horizon : il fallut enfouir cet accent bisontin que d’aucuns croiraient venu de plus loin, abandonner le berceau de la cancoillotte et ses généreux vignobles pour s’établir à Grenoble. Gouffre à franchir avant le diplôme d’architecte, ces six années se vécurent en colocation avec la précarité étudiante.

Entre les jobs au bar qui engloutissaient les heures vespérales, et ceux de mise en rayon qui engourdissaient leurs consœurs matinales, la native de Franche-Comté colmata un budget battu en brèche par des stylos Rotring capricieux et des papiers spécialisés ruineux, en employant son temps sans compter, et prouva que l’avenir appartient aussi à ceux qui ne se couchent pas du tout. Grâce à dix ans d’une besogne étagée sans vergogne, la Lyonnaise d’adoption visita toutes les îles composant l’archipel du métier d’architecte : d’abord au dessin, puis à la tête de ses bonnes mines, et chef de projet enfin.

Avec la rage d’entreprendre, celle de ceux qui n’ont plus que leur sueur à investir, il ne tarda pas à germer de cette résilience l’Atelier ANN-T. Une traversée éponyme, menée « écoutilles fermées » par celle qui talonna son rêve sans jamais vouloir en vendre. L’entreprise s’échafauda ainsi avec la compréhension de Léa et d’Anatole, qui détalaient dans leur chambre sitôt leurs leçons finies, tandis que le salon et le carnet de commandes se remplissaient à vue d’œil.

Outre les partenaires fidélisés pour sa compétence et son obligeance, la recommandation rameuta rapidement des caractères dont le fameux promoteur Monsieur Devillers est sans doute le plus flamboyant exemplaire : « Il a soixante-quinze ans, une vivacité intellectuelle phénoménale, et c’est un bourreau de travail qui est même venu bosser chez moi un dimanche ! J’aime cette confrontation très technique qu’on a. Avec lui, on peut passer six mois sur une étude de plan masse. »

L’architecte s’est donc démenée pour lui déposer un permis sous trente jours, s’accorder au diapason des réglementations martiniquaises et planter son drapeau à Fort-de-France. Pour celle chez qui le cadastre ne se lit pas avec la légèreté réservée à la carte des astres, le respect de la profession s’est remporté par une opiniâtreté à l’épreuve de la rentabilité : « À Chassieux, je me suis imposé de m’inscrire dans un historique de parcellaire long et fin. J’ai travaillé à maintenir une juxtaposition de toits plats et deux pans avec des duplex inversés. Mais les conclusions de l’architecte conseil ont été au-delà de mes espérances : “si les prestataires réalisaient le projet conformément aux plans, avec les matériaux choisis, cela deviendrait une référence dans l’Est lyonnais.” »

Autant de succès nourrissant la réputation de son atelier pensé pour ne pas se retrancher dans les certitudes, dont Anne avait prévu les agrandissements dès les frémissements : « Je ne voulais pas du mot “cabinet” parce que je le perçois comme un repli sur soi, et porteur d’un rapport hiérarchique. Alors que dans un atelier, on échange, on progresse. Ce qui compte pour moi, c’est cette notion d’ouverture, de passage, de réalisation au sens artistique, cette notion de collaboration. »

Aussi Quentin a-t-il pris à revers la formule de César ; aussi ce premier employé est-il venu avant même de voir. Autonomie, réactivité et méticulosité, son triumvirat de qualités se double d’un enthousiasme propre à démanteler les cloisons de bureau, et à inspirer de menus plaisirs architecturaux : « Nous réfléchissons à insérer un petit détail signature dans nos réalisations, autant pour nous que pour les initiés. » À cet ancien du cabinet liminaire, s’ajoutent des profils bien loin des « bons soldats productifs », convoités par ceux qui se rêvent à la conduite d’un empire. Les objectifs s’attachant moins au recrutement d’une légion qu’à la reconquête des projets de plus amples dimensions, la chef d’entreprise se préserve cependant de se borner aux tables de restaurant qui l’éloigneraient des édifices à instaurer ou restaurer : « Je ne veux pas perdre mon contact avec les plans et la conception au profit du pur relationnel ou du management. J’ai envie d’être sur la planche à dessin, d’y consacrer mon temps, et d’inculquer mon savoir opérationnel aux jeunes. Je pourrais supporter de retourner au salariat, de descendre en grade, mais pas d’arrêter l’exercice de l’architecture. »

L’ambition culminerait pour sa part à la cime de cette tour qu’elle se représente tout en finesses et habillée tout en arbres, afin de ressourcer la « création débridée » que les devoirs scolaires érigeaient presque en règle et qu’Anne pratiquait au pied levé. Mais d’ici à ce que cet hommage au perchoir enfantin s’inscrive dans le legs du Bosco Verticale milanais, de là à ce que les marchés publics lui offrent un cas d’école – « j’aimerais en construire une ! » –, la dirigeante remplit le cahier des charges en puisant dans ceux de sociologie, et en applique les enseignements aux dilemmes du logis. Un remède à la rengaine de ceux qui dégainent le diptyque « baies vitrées et piscines attitrées » à la moindre occasion de flamber.

Les entrées qui se déportent dans la cuisine à la dérobée, les raffuts dès l’aurore à enrober pour ménager le sommeil des conjoints et bébés, le coin piano du fils qu’il aurait été triste de snober – les défis se collettent yeux fermés et collectent les bouches bées : « Que ce soit pour des particuliers ou non, je ne veux pas voir ce qui a été dessiné avant. Ça suscite toujours une surprise chez le client, quand il remarque que j’ai concilié toutes les aspirations au sein de ma proposition ! »

Certains tenteraient peut-être d’entraver la liberté d’Anne Terrier, par des conseils peu avisés qui ricochent contre sa propension à poursuivre jusqu’au bout ce qu’elle a commencé. « Anne, tu vas devoir t’associer pour continuer à progresser », scandent les uns, mais l’entrepreneuse qui n’est pas du genre à cocher mécaniquement les cases préfère attendre la perle rare avec qui l’affinité s’embrase.

« Anne, tu devrais sous-traiter », rabâchent les autres, mais toutes les expertises gagnent à être transmises. « Anne, vous êtes totalement autonome et indépendante », annonça cette dame au détour d’une conversation sans fioriture, et c’était comme annoncer qu’un nez orne le milieu d’une figure. Mais celle que l’évidence n’avait pourtant pas effleurée a fleuri d’un sourire : la fourmi travailleuse peut à présent s’autoriser à chanter.

© Trafalgar Maison de Portraits & Ksenia Vysotskaya.
Photo prise à l’Hôtel Fourvière de Lyon

LE CERCLE DE ZAHA

Anne Terrier est membre de l’association Le Cercle de Zaha depuis 2018. En tant que chef d’entreprise dans le secteur de l’architecture, elle fait notamment partie de la mission Solidarité Jeunesse. Le but ? Sensibiliser les jeunes femmes aux métiers du bâtiment ! Dans cette optique des rencontres sont organisées dans des collèges, des lycées, des IUT, des BTS… Les objectifs de ces sessions sont les suivants :

• Offrir des témoignages de femmes œuvrant dans les métiers du bâtiment,
• Confirmer la légitimité des femmes dans ce secteur,
• Rompre le silence sur les situations d’inégalité,
• Renforcer le réflexe d’égalité femme-homme,
• Encourager la bienveillance, l’audace, l’envie et le partage.

Créé à Lyon en 2013 et devenu Association Loi 1901 en 2015, le Cercle de Zaha réunit des femmes dirigeantes du secteur de l’architecture, de la construction et du paysage. Des femmes de talent et d’horizons multiples qui s’inscrivent dans l’esprit libre et original de Zaha Hadid, première femme lauréate du prix Pritzker d’architecture en 2004.